Loup y es-tu ? (deuxième partie)
Sur le sol, Marc D. s’empresse de ramasser le petit carnet rouge et le glisse dans la poche droite de son pantalon. Comme un diable, il bondit en direction de la porte, envoyant les infirmiers valser contre les murs de la chambre ou dans le couloir. Il abandonne derrière lui sa paire de Rayban, restées dans la main d’une infirmière. Mais il n’est déjà plus possible de l’arrêter, le jeune homme est hors des murs de la maison de retraite. Dans la chambre, la jeune fille de l’accueil tiens la main du vieil homme, à la recherche d’un pouls ; Monsieur Faron, dans son fauteuil, continu de porter son regard vide par-delà la fenêtre de la chambre, sur les champs et les lumières de la prison.
Sur le parking d’Orgemont, le coupé sport argent refuse entêtément de démarrer. Marc D. n’arrive plus à réfléchir. Seul son instinct lui commande de fuir, le plus loin et le plus vite possible. Il sort de sa voiture. Devant l’entrée de la maison de retraite, quelques hommes du service hospitalier sont sortis à la recherche du jeune homme. Il ne voient pas Marc D. traverser le parking et s'enfoncer dans le bois, qui jouxte l'établissement. Le bois descend des hauts d’Orgemont jusqu’au canal de l’Ourcq quelques mètres en contrebas. En bas d’Orgemont, la ville de Meaux et surtout la gare ferroviaire. Marc D. doit retourner à Paris au plus vite. Regagner sa chambre d’hôtel et… Marc ne sait pas ce qu’il fera, et cette pensée l’arrête net. A moins que ce ne soit ce qui fait vibrer l’air à cet instant.
Le bois qu’il avait traversé plus d’une fois, alors qu’il étudiait à Coubertin (le lycée voisinant la maison de retraite), lui semble différent à la lumière du soleil couchant. Il a du mal a reconnaître le chemin. Qui bifurque là en une piste plus étroite au milieu des fougère. Qui remonte un peu plus loin. Où est le bucolique "racourci" qu'il empruntait avec ses premières petites amies ? Il reprend sa marche. Le pas est rapide. Le temps tourne à l’orage ; un de ces orages d’été court et violent. Et puis il sait. Il sait qu’ils l’ont retrouvé. Qu’ils sont la. Qu’ils ont vu ce qui s’était passé à la maison de retraite.
Mais Marc D. ne s'arrête pas cette fois. Il a accéléré encore le pas. C'est une course à bout de souffle qu'il entreprend au milieu de ce petit bois qui lui paraît immense. Des yeux de Marc coulent des larmes qu’il ne contrôle pas.
« - Non je n’ai rien fait, laissez moi !...
Il saisit le carnet rouge et le brandit devant lui comme un avant poste.
-…vous m’obéissez ! Partez ! »… à quoi Marc D. ajoute quelques mots dans une langue qui ressemble à de l'ancien français. Une sorte de langue latine dont on a du mal à saisir le sens.
Un ronflement de bête venant de derrière lui le fait se retourner dans sa course. Son talon se plante dans un trou et Marc D. se retrouve sur les fesses. Une ombre est là à quelques mètres de lui, rampant sur le sol. Marc D. ne distingue qu’une forme vague dans l’obscurité du bois, mêlée à celle de la nuit balbutiante. L’instinct à nouveau seul moteur des jambes de Marc, le fait se relever aussitôt. Il reprend sa fuite éperdue. Mais la direction n’est pas la bonne. Autour de Marc D. le tonnerre gronde et les arbres battent sous le vent. La lumière proche d’un groupe de réverbère l’attire comme un papillon. Marc D. sort du bois en trébuchant sur la racine d’un noisetier. La semelle de ses mocassins a quitté le chemin de terre pour battre le bitume d'une route. Il se trouve dans le quartier du Blâmont ; un quartier résidentiel récent. Il n’est plus très loin de la ville. Marc D. redouble de vitesse et il dévale la rue du Blâmont. Celle-ci se courbe dans un virage en épingle à cheveux en se heurtant au canal de l’Ourcq : Marc D. manque de faire perdre l’équilibre à un ado en scooter qui arrivait en sens contraire, au passage du virage.
Un peu à l’écart du virage, une passerelle surplombe le canal. Marc D. la franchie. De l’autre côté, son pas se calme. Le cœur bat fort. La douleur sourde d'un point de côté le prnd dans les reins. Le souffle est trop court et le visage est rouge, déformé par l’effort, les larmes et la sueur. Marc D. desserre sa cravate et respire à fond. A chaque inspiration il sent l'air qui le rempli plus calme. Plus de claquement, de craquement, plus de souffle. Marc D. n’entend plus de bruit autre que celui de l’air dans ses poumons qui le brûlent et les battements de son cœur. Il se calme. Il marche à présent, le long du canal. Il voit la cathédrale derrière les arbres et cette présence le rassure. De la route qui passe en contre bas une légère rumeur. Encore quelques centaines de mètres à parcourir. Le carrefour de la Chaussée de Paris est là. Tout près… Mais encore plus près, un bouillonnement dans l’eau. Quelque chose glisse telle un reptile sur l’eau noire du canal. Portée par le courant mou, elle pose bientôt quatre griffes puis une lourde patte de félin, sur la berge humide.
(Suite… partie 3)