La pleine Lune - Rencontre
Kashmir délogea toute la colonie de mon balcon pour l’occasion.
De noirs vêtus, de vraies chauves-souris, mon mari et moi nous précipitâmes vers le pont Saint-Lazare : à peine une centaine de mètres.
Les petits mammifères volaient rapidement, il nous fallut courir. Et là, sur le bord du canal, garé à en toucher l’eau, un break sombre. Nous en fîmes le tour : pas de conducteur. J’entendis Kashmir se désoler, puis reprendre espoir, puis encore s’affoler. Il conduisit toute sa troupe sous le pont.
- Viens voir, chuchota mon mari. A une cinquantaine de mètres de nous, sur l’allée du canal, un homme en bottes et gants portait une sorte de valise en bois ne paraissant pas très lourde. Nous nous assîmes dans l’herbe déjà mouillée de rosée et attendîmes. Lorsqu’il arriva à notre hauteur, il sursauta mais ne dit mot.
- Bonsoir, fit l’homme de ma vie. En nous jetant un regard agacé le type à la boîte répondit à peine.
Je l’interrogeai doucement.
- Vous chassez ?
- Et vous ? me répondit-t-il.
La vérité est quelquefois la seule chose à dire.
Tout lui fut expliqué (enfin presque), les chauves-souris sur le balcon, notre protection envers elles, leur insistance à venir demander de l’aide en frappant aux carreaux, et notre sortie nocturne. Allait-il nous prendre pour des fous ? Mais lui-même que faisait-il là ?
- C’est incroyable, nous dit-il ! Vous allez comprendre (ça, c’était impeccable). Moi aussi j’aime ces petites bêtes, et depuis l’enfance. Quand l’obscurité arrive, je sais qu’il est pour moi temps de sortir. Et justement, en début de nuit, j’ai attrapé un tout petit chiroptère, je crois que c’est une femelle, elles sont toujours plus petites.
Mon cœur fit un bond. Je communiquai avec Kashmir pour lui dire de ne surtout pas bouger. Je m’étais levée et de là où j’étais, je voyais la troupe de nos protégées faire un tapis laineux sous le pont. Elles s’étaient toutes enveloppées dans leurs ailes. Une sorte de politique de l’autruche !
- Faites voir ? demanda mon mari. L’homme s’exécuta. Sa boîte ouverte, nous découvrîmes….
- Mais ça c’est Pul…, enfin ça fait des pulsations…cardiaques de voir ça, m’exclamai-je !
Et oui, Pulsar, notre toute petite Pulsar était vivante et recroquevillée dans la boîte compartimentée. Près d’elle, deux autres chauves-souris.
- Mais qu’en faites-vous ? dis mon mari.
- Bah, je les emmène dans ma grange. Vous savez, je vis seul. Ces bêtes sont une passion pour moi. Je connais tout d’elles…
Nous en étions muets. Pourtant Kashmir m’entendit lui demander de sortir avec ses semblables. Pour suivre l’homme en qui nous avions incroyablement confiance.
Au-dessus du pont Saint-Lazare, à deux heures d’un matin ordinaire, une voiture bleu nuit s’ébroua vers la campagne, survolée par le long cortège noir de nos amies.
Emue, je lançai un « Au revoir Kashmir » sur nos ondes préférées.
- Merci infiniment, répondit-il. Je reviendrai, moi ou ma descendance.
E.S.