La pleine Lune - Kashmir
Kashmir, chauve-souris mâle de quatorze années, avait dans sa petite âme des flashes en pagaille. Il se souvenait du temps où le croassement des corbeaux freux réveillait sa troupe nichée têtes en bas, ailes repliées comme un suaire, à sept heures cinquante cinq, chaque jour. Les oiseaux noirs se déplaçaient en bandes, tout comme Kashmir et les siens. Ils venaient des grands bois de peupliers derrière l’Hôpital de Meaux pour se rendre à cette heure matinale vers l’actuel parc du Pâtis qui ne portait pas encore ce nom. Ils trouveraient là de quoi manger, boire, se reposer. C’était un pèlerinage quotidien. Le soir à dix sept heures, le même voyage dans l’autre sens aurait lieu.
Qui s’en souvenait maintenant ? Les corbeaux étaient partis. Allez savoir pourquoi. Les humains levaient la tête et rien qu’à les voir entre deux nuages, savaient l’heure, mieux qu’au soleil.
Cela avait duré des années. Les années d’enfance de Kashmir. De longues saisons d’humains. Et puis plus rien.
Dans l’air, au fait d’un sapin, sur le coin d’une dernière « caravelle » il y avait quelquefois encore un « guetteur », un vieux corbeau, un qui savait encore les chemins du ciel. Il appelait. En vain.
Les hommes, ceux qui colonisent tout, traçaient des routes, abattaient des arbres, des habitudes et des nids.
Kashmir se disait qu’un jour toute sa troupe serait délogée. Parce que les chauves-souris effrayaient les humains, faisaient pousser aux femmes des cris de détresse qui déréglaient leur machine à capter les ultrasons.
Pas plus tard que la semaine dernière, Pulsar la jeune s’était retrouvée dans un couloir de médecine à l’hôpital. Elle y était encore alors que le jour était haut levé. Elle raconta plus tard que les néons l’avaient affolée, elle s’était heurtée à des femmes en blouse blanche, à des murs rapprochés, à des portes brusquement refermées. Une humaine pourtant, avait compris : elle avait fermé les lumières et laissé Pulsar entrer dans une pièce sombre. Là son cœur avait repris sa course normale, mais elle avait longuement tourné, tourné, tourné près du plafond, cherchant la liberté. Puis s’était posée sur un radiateur, à bout de forces et de peur. La femme l’avait prise délicatement entre deux serviettes de papier et l’avait relâchée deux étages plus bas au grand air. Pulsar avait déployé la soie de ses ailes et volé d’une traite jusqu’à la cathédrale. La troupe l’y attendait.
Certains jours, le sommeil de Kashmir et des siens était perturbé par des bruits de pas humains.
Le syndicat d’initiative organisait à Meaux, certains dimanches, une montée à la tour de l’édifice moyenâgeux. Les pigeons s’envolaient. Kashmir envoyait à ses ouailles l’ordre de se dissimuler, ce à quoi elles obéissaient fort bien.
Et le Spectacle Historique Meldois ! Juste au pied de leur cathédrale, du bruit, du son, de la fureur, des couleurs et des applaudissements, et surtout des mouvements à n’en plus finir dont les ondes se répercutaient à leur en faire mal dans les oreilles poilues des chauves-souris.
Oui. Kashmir avait des fulgurances dans sa petite âme. Pour l’heure, il avait trouvé pour sa famille un havre de paix sur ce balcon de Beauval. Pour combien de temps ?
Se souvenir l’avait épuisé. Mais il avait encore des choses à faire.
E.S.